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27sept/12

L’improbable union

Désir d'histoires

Désir d’histoires no 75 et ses mots imposés :

idole – cocon – interminable – inavoué – permis (n.m.) – machine – chemise – voilure/voile – zinc – dogmatique – poursuite – foie – autorisation – écrire – souvenir – cyanure – palétuvier

Les autres textes, ICI.

Avertissement : Ce récit est une pure fiction. Par conséquent, toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Les épisodes précédents sont réunis dans une seule et même page, ici, Work in progress (Écriture en cours).

Tout en réactivant ses ingénieux montages financiers, Nathan remonte sa propre pendule et semble avoir trouvé du ressort durant cette courte nouvelle réflexion….

Ses yeux torves semblaient rouler dans leur orbite, ils ne quittaient pas un instant la petite clé USB que je faisais tourner entre deux doigts. Attablé, il semblait hésiter entre la passivité et l’action. Il ne lui aurait pas été compliqué de me faire déposséder. Mon rapide exposé avait été clair, tout le mécanisme d’identification, de localisation et de décryptage se trouvait là, tournoyant inlassablement entre mon pouce et mon index. Ayant dès lors toute son attention, la suite de mon propos avait été une formalité. Il comprit tout de suite ma démarche et ne sembla pas le moins du monde surpris par ma requête, juste agacé…, oui, c’est ça, profondément agacé. Il continua à mâchouiller encore quelques temps son morceau de foie bien trop cuit tout en maugréant deux trois insultes inaudibles à l’intention du cuisinier. Je patientai, face à lui, ne touchant pas à mon assiette. Le moment me parut interminable. Son tonitruant et pesant accent avait complètement disparu. Le temps n’était plus au spectacle. Pourtant, je l’imaginai en monsieur Loyal, bedonnant, au centre d’une piste de cirque, idole dogmatique d’une dizaine de hauts fonctionnaires et dignitaires accroupis sur de hauts promontoires métalliques, jappant de plaisir à son attention. Il les tenait en respect avec son fouet, chacun de ses gestes provoquant un mouvement collégial de têtes de ses « bestioles » dressées. La scène me fit sourire. Je tentai d’effacer rapidement cette pensée inavouable et inavouée, mais ma soudaine bonne humeur n’échappa pas au gros, éveillant de nouveau sa méfiance. Il prit encore un peu de temps, s’essuya consciencieusement les babines graisseuses et enfin satisfait, reposa sa serviette. C’est ce moment-là que je choisis pour, en un mouvement rapide, placer la clé USB sous le pied massif de ma chaise. Je me rassis lourdement sans laisser le temps à l’assistance d’esquisser le moindre mouvement. Le bruit caractéristique d’une cassure nette et irrémédiable se fit entendre. Il hoqueta de surprise s’agrippant nerveusement à la nappe. Je ne lui laissai pas le temps de refermer le O que formait sa bouche.

« – Je vous le répète une dernière fois : amenez-moi à ses côtés. Je veux lui parler. Je veux m’assurer qu’elle va pour le mieux. Je ne vous demande pas une faveur ou même une autorisation. Ceci est bel et bien un ultimatum : aucun doute ne vous est permis, je peux à tout moment détruire ce que vous chérissez tant. Si d’ici la fin de la journée, je ne me suis pas reconnecté alors c’est cette belle machine que vous vous évertuez à me reprendre qui se brisera. »

Du bout du pied, je repoussai négligemment les débris. Rubicond, le belge parvint enfin à refermer sa grande bouche. Menaçant, il se pencha en avant, heurtant violemment la table avec son gros ventre :

« – Vous vous méprenez d’ennemi ! Comment osez-vous nous menacer ? Êtes-vous inconscient ? » martela t-il. « Nous ne sommes point les instigateurs de toutes vos récentes mésaventures. Nous n’avons fait que réagir à la situation dangereuse qui se présenter à vous. Notre engagement dans cette invraisemblable poursuite et votre sauvetage devraient vous assurer que vous êtes dans le bon camp. Cette négresse sauvageonne en voulait sinon à votre peau au moins à votre (« notre » devrais-je dire) portefeuille. Avec cette femme, c’est le contenu d’une fiole de cyanure que vous risquez de retrouver dans votre verre de vin ! »

Essouflé, il reprit profondément sa respiration et observa rapidement ses hommes de main. Ceux-ci restaient impassibles, attentifs à nos échanges. Puis, grognon, il bougonna :

« – Mais à quoi bon prévenir le bateau qui dérive, si celui-ci se détourne du port à la faveur du chant de la mortelle sirène… Si c’est cela que vous désirez, allez la rejoindre mais ne tardez pas trop. Je finis d’écrire mon rapport sur la situation et une fois transmis, nous reprendrons cette conversation… »

… À ses pieds, traîne la robe zébrée maculée de sang qu’elle portait lors de l’incident(*). À peine couverte d’une chemise bien trop grande pour elle, Rocio relève péniblement la tête. La petite tablette évidée, à ses côtés, ne me laisse aucun doute, elle a été gavée de médicaments. Le seul connecteur encore actif avec la réalité la retenant de  l’inconscience est la douleur qui irradie désormais jusque le haut de son épaule. Son visage est recouvert d’un triste voile ternissant l’éclat de sa peau. Je m’assis au bout du petit lit en zinc. Une sensation formidable de douceur m’envahit alors que me revient le souvenir de cette étourdissante nuit où elle vint me rejoindre en fond de cale. Il y a quelques jours à peine, c’est elle qui m’abordait, dans l’obscurité, à peine éclairés que nous étions par la pâle pleine lune (**). Tantôt amante, tantôt geôlière impitoyable, elle m’avait enveloppé dans un cocon de bouillant désir et d’ébats passionnés. Je voudrais la rassurer, lui dire que tout est bientôt fini mais je demeure silencieux. Je l’admire, interdit devant tant de grâce et de beauté. Bien qu’assiégés par la souffrance, les traits de son visage sont d’une finesse remarquable, irréelle. Les courbes de son corps avantageusement dévoilées par sa tenue de fortune prolonge le ravissement de ma contemplation. Mon cœur est trop plein, quelle sensation étrange. Je déborde de ce sentiment jusqu’alors inconnu, il me brûle, il s’empare de mon être et je le laisse m’entraîner dans ces nouvelles contrées intenses. De cette jungle inextricable toujours inexplorée, les racines les plus profondes de ma personne effleurent la surface et émergent. Tel un incroyable palétuvier, je révéle mes plus intimes attachements. Je me livre à elle, je me sens nu, transparent, sans pouvoir m’y soustraire. Je la respire, je partage sa détresse pour l’avoir moi-même vécu il n’y a pas si longtemps. Elle se redresse encore un peu, me regarde. Je la dévore tout autant d’attentions que d’intentions. Je vois dans ses yeux le reflet parfait des sentiments que je ressens pour elle. La contagion émotionnelle nous gagne, nous baigne, intense, magique et curatrice. La belle noire se soulève légèrement comme étreinte par ce serrement qui moi même me fait suffoquer, nos lueurs se rejoignent, s’unissent. C’est la rencontre improbable de la lune et du soleil, c’est la fusion de nos différences, c’est le mélange du yin et du yang qui dans une insensée ronde s’unissent pour ne plus être qu’une seule couleur, celle de notre fièvre commune.

Nos têtes tournent et se rapprochent, attirées. Je tends la main, elle y pose délicatement sa face. Elle expire doucement et longuement, peut-être rassurée ou soulagée, nos souffles se mêlent :

« Sauve-moi Nathan, ici et maintenant, … sauve-moi ! »

Coincoins (ré)unis !

 

(*) voir épisode « Un doigt de sincérité »

(**) voir épisode « Nocturne tête à tête »

 

 

 

 

 La suite, ici : Double urgence

Ce texte n’est pas libre de droits.

:-)